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Protection de l’enfance : le Nord débordé

Alors que le Nord est le département français qui enregistre le plus de placements (10 400 en 2015), les coupes budgétaires s’accumulent. L’offre finit par ne plus pouvoir répondre à la demande grandissante, ce qui constitue un danger pour les enfants.

Au commencement ?

En 2016, la loi n° 2016-297 relative à la protection de l’enfance a été promulguée. Les nouvelles dispositions légales renforcent la prise en compte de l’enfant et de ses besoins dans un parcours de protection (sécuriser le parcours de l’enfant, assurer une stabilité de vie…). En fonction de la situation de l’enfant, il peut être placé par le juge dans un foyer, dans une famille d’accueil ou être suivi par les Dipositifs de maintien et d’accompagnement à domicile (DMAD) dont l’AEMO  (Action éducative en milieu ouvert).

La même année, le nombre de mineurs pris en charge par la protection de l’enfance est estimé à 295 357 sur la France toute entière, soit un taux de 20,1% des moins de 18 ans d’après l’Observatoire national de protection de l’enfance (ONPE).

L’année 2016 a compté 20 000 enfants confiés à l’aide sociale dans le département du Nord, dont 10 000 en placements, ce qui constitue un peu plus que la moyenne en France. Toutefois, pendant la période 2015-2018, le département a supprimé 700 lits de foyers sur les 5000 existants : un lit coûte 55 000 euros par an et par enfant.

En effet, Doriane Bécue, la vice-présidente du conseil départemental du Nord chargée de l’enfance a en 2016 commencé une réorientation de la politique de placements dans le département. Le Conseil a donc décidé de fermer des places en internat pour « développer des interventions éducatives à domicile ».

Et maintenant ?

Mardi 6 novembre, 650 agents de l’Aide sociale à l’enfance ont manifesté devant l’hôtel de ville de Lille pour dénoncer la manque de moyens dans les foyers de placements dans le département. Cette manifestation fait partie d’un mouvement des Unités territoriales de prévention et d’action sociale de Lille, Tourcoing, Wasquehal, Mouvaux, Haubourdin, Lambersart, Anzin, Saint-Amand-les-Eaux et Gravelines qui ont commencé les manifestations en octobre par une grève de 10 jours pour protester contre ce qu’ils qualifient de « non-assistance à enfants en danger ».

© Antoine Bruy, Tendance floue pour Libération

Les agents expliquent que même si un tribunal pour enfant ordonne le placement de celui-ci, il pourrait rester chez ses parents à cause du manque de places disponibles en structures d’accueil.

Sur le secteur de Roubaix 22 enfants sont actuellement en attente de placement, sur Wasquehal, les agents en comptent au moins 10 et à Tourcoing-Mouvaux il y en a 24. Ceci constitue une situation complètement illégale puisque d’après les lois qui traitent de la protection de l’enfance, lorsqu’un juge décrète le placement d’un mineur, celui-ci doit se faire immédiatement. Néanmoins, la situation ne fait qu’empirer. Ainsi, la fermeture de 700 lits devait être remplacée par des familles d’accueil, mais elles ne constituent pas une véritable solution car il n’y en a pas suffisamment pour le nombre d’enfants sous placement.

Enjeux

Alors que le département du Nord fait le choix de politiques de rigueur budgétaire, le manque de moyens se répercute sur la vie quotidienne des foyers de placement. Les éducateurs peinent en effet à assurer de bonnes conditions d’accueil aux jeunes et les services perdent de plus en plus de leur efficacité.

La demande est pourtant importante, le Nord étant l’un des départements les plus pauvres de France. Non seulement l’accueil perd en qualité et le nombre de places baisse, mais en plus les mesures de placement sont de plus en plus longues, les procédures complexes, et on compte de nombreux cas d’enfants qui n’ont d’autres choix que de rester pendant des semaines voire des mois avec des familles qui les maltraitent ou ne s’en occupent pas. L’enjeu est donc avant tout d’ordre humain.

Le cas des enfants mal-placés questionne le moyen qu’alloue la société aux jeunes des milieux défavorisés pour s’en sortir, et plus généralement se pose aussi la question de la rentabilité et de l’efficacité des services sociaux. Les jeunes se retrouvent en fait dans un cercle vicieux : ils ne sortent jamais vraiment de la misère, et risquent de la transmettre. Des jeunes abandonnés deviennent souvent des adultes perdus, parfois délinquants, ce qui nécessite également une prise en charge.

Le Département met effectivement en avant le développement de nouveaux dispositifs et d’alternatives, mais ce modèle est-il viable ?

Reportage

La rentabilité au détriment de la protection de l’enfance

Au cours des dernières années, les restrictions budgétaires à répétition ont mis à mal tout le secteur de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) dans le Nord. 

© Pixabay

« Ce qu’on nous demande maintenant, c’est d’évaluer le coût et de voir si les personnes sont rentables. Alors qu’à la base, le social n’est pas fait pour ça. » Carla Dahmani Levêque, en 3ème année de DUT et en stage dans une MECS à Haubourdin, est révoltée contre cette pratique. Carla explique que depuis la réduction de lits dans le département du Nord, les foyers font face à une demande croissante alors que l’offre stagne. Et pour pallier le manque de moyens, les travailleurs sociaux se retrouvent contraints à des solutions de secours, moins coûteuses, comme le service AEMO. Carla constate un recours abusif à cette alternative qui est moins chère qu’un placement : « Aujourd’hui, on donne des mesures d’AEMO à beaucoup d’enfants qui mériteraient un placement si on avait les moyens. Et ça, c’est quelque chose de très grave. »

Il y a deux ans, le budget pour les cadeaux de Noël était de 40 euros par enfant, maintenant il n’est plus que de 20 euros. 

Nolwenn sourit en répondant aux questions. Elle est dynamique, avec des cheveux lisses qui s’arrêtent en dessous des épaules. Elle raconte qu’elle a été placée en foyer dès l’âge de sept ans, jusqu’à sa majorité. Elle a grandi et évolué dans un environnement dominé par le collectif, souvent entourée d’enfants difficiles. Même si elle s’est parfois sentie délaissée par les éducateurs qui accordent plus d’attention aux jeunes turbulents, et malgré son comportement parfois provocateur également, elle confie avoir entretenu d’excellentes relations avec eux. « Pour résumer ils étaient tous comme ma famille. Un éducateur m’a même une fois dit qu’il me considérait presque comme sa fille. » Cependant elle considère la situation actuelle comme « alarmante » : elle non plus ne comprend pas comment, lors d’une mesure de placement, un enfant puisse rester « plusieurs mois dans un quotidien non adapté pour son épanouissement pour des raisons d’économie ».

Comment exercer son métier mais surtout comment garantir le bien-être des enfants quand le frein principal se trouve être l’argent ? La dernière réunion de la MECS a abasourdi Carla : « j’ai appris tout à l’heure en réunion pour les cadeaux de Noël qu’il y a 2 ans, les éducateurs avaient 40 euros par enfant et maintenant, plus que 20 euros » Elle décrit cette tendance comme une « managérisation » du travail social. En d’autres mots : le suivi de l’enfant au prix le plus bas. Les termes d’économie fusent : « rentabilité », « compétitivité », « management ». En fait, le profit prime sur l’accompagnement éducatif, et Carla déplore la perte de l’essence du métier : assurer un suivi total de l’enfant et lui faire oublier qu’il se trouve dans une institution. La demande croissante de mesures de placement ajoute une pression supplémentaire : plus vite l’enfant s’autonomise pour laisser la place aux autres, mieux c’est.

Une tendance de managérisation du travail social 

Comme le souligne Carla, ces enfants n’ont pas choisi d’être là où ils sont. Ils n’ont pas à subir des coupes budgétaires.
Nolwenn a eu la chance d’être placée pendant tant d’années, d’avoir de fortes relations avec ses éducateurs, d’avoir su tirer le positif de son placement.
Mais aujourd’hui dans le Nord, beaucoup ne sont pas dans son cas. Et ils sont en danger.

Chloé est professeure des écoles en REP + à Maubeuge, dans le Nord. Elle s’occupe de 9 enfants en déficience mentale ou sociale dans un processus d’inclusion : ils suivent les cours ensemble mais l’objectif c’est de leur permettre de rejoindre une classe « traditionnelle » selon leur niveau : CP, 6ème, classe Ulis…

Sens critique

Le Nord a fait le choix de restrictions budgétaires et de suppressions de lits en foyer pour libérer de l’argent pour la prise en charge des mineurs étrangers non-accompagnés ou pour d’autres alternatives, comme l’AEMO. 
Les arguments de ceux qui sont pour
  • Des places sont supprimées, mais le dispositif évolue
  • Le nouveau dispositif est plus rentable, donc plus efficace
  • Il vaut mieux prévenir que guérir
Les arguments de ceux qui sont contre
  • Le département n'alloue aucun moyen à la prévention
  • Les conditions de travail et donc d'accueil sont de plus en plus difficiles
  • Le département ne pense qu'en terme de gestion économique, et non pas de développement humain

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