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Le rugby et ses maux de tête

Les risques liés à la rudesse de ce sport interrogent et amènent à une réelle remise en cause des principes initiaux du rugby. 

 

Au commencement ?

« Ça tape de plus en plus fort », « ça pique »… Beaucoup de rugbymen le confie, les contacts et les chocs sont de plus en plus violents dans le rugby. Si cette discipline a toujours été catégorisée comme un sport de combat, sa dangerosité grandissante pose question, jusqu’à inquiéter les personnes concernées, et même au delà. Le rugby est le quatrième sport collectif le plus pratiqué en France. Il ne s’est professionnalisé qu’en 1995, engendrant de nombreux changements. Le budget annuel consacré par un club au championnat de France a dès lors considérablement augmenté. Pour plus de spectacle, le temps de jeu effectif d’un match a doublé. Les joueurs ont donc dû s’adapter. La préparation physique est devenue plus exigeante, efficace, et les athlètes plus performants. Auparavant, la capacité de vitesse des avants, qui sont plus imposants que les arrières, restait moindre. Entre 1987 et 2011, le poids moyen d’un rugbyman est passé de 91 à 104 kilos. Dorénavant, les professionnels sont à la fois lourds et rapides, au point d’augmenter l’intensité des chocs. Le rugby est devenu un véritable sport d’affrontement, plus que d’évitement. Le nombre de placage a doublé ces dernières années. De plus, la technique a évolué : les joueurs privilégient le placage au niveau du haut du corps, afin d’empêcher l’adversaire de pouvoir passer le ballon à un coéquipier. Ces facteurs sont responsables de l’intensité grandissante du rugby qui met en danger l’intégrité physique des joueurs et les expose à des accidents. Le récent décès de Nicolas Chauvin par mort cérébrale montrer bien les dangers du rugby et l’urgence de changer les règles

Et maintenant ?

Un événement marquant a frappé les consciences. En janvier 2018, alors que le Racing 92 accueille Clermont, le jeune Samuel Ezeala, 18 ans, s’assomme en tentant de plaquer Virimi Vakatawa. Devant un stade médusé, l’arbitre arrête le jeu et les soigneurs interviennent. Fait inédit, l’intervention est cachée des spectateurs par des draps blancs. K.O, le joueur auvergnat reste inconscient pendant une minute. Il sera perfusé directement sur le terrain avant d’être transporté à l’hôpital. Ces images ont profondément choqué. Le lendemain, le consultant Jean-Baptiste Lafond alerte « Un jour il y a aura un mort sur le terrain ». Ce jour est advenu le 10 août dernier. Louis Fajrowski, jeune espoir du Stade Aurillacois (club de 2e division), est décédé après avoir subi plusieurs arrêts cardiaques à la suite d’une commotion cérébrale.

Les chiffres l’attestent, les chocs au niveau de la tête sont de plus en plus fréquents dans le championnat de France. Celui-ci a enregistré 102 commotions cérébrales lors de la saison 2016-2017. C’est deux fois plus qu’il y a cinq ans. Dans le rugby amateur, 1 820 cas de commotions ont été recensés lors de cette même saison.

Source: Europe 1

Enjeux

Le décès de Louis Fajrowski le démontre : la santé des joueurs est en danger. Les impacts d’une commotion peuvent être dramatiques et avoir des conséquences irrémédiables sur le cerveau. Depuis 2012, la FFR (Fédération française de rugby) a mis en place un protocole à respecter en cas de suspicion de commotion par l’arbitre ou le médecin de l’équipe. Un joueur qui présente des signes est remplacé afin d’évaluer son état neurologique. Il doit alors se soumettre à un test d’équilibre et répondre à des questions. Si les symptômes de la commotion sont avérés, le joueur ne peut reprendre sa place car un deuxième impact serait extrêmement dangereux. En 2017, la fédération a instauré l’usage du carton bleu pour les championnats amateurs. Il entraîne l’exclusion d’un joueur en cas de suspicion de commotion cérébrale. Le sportif est alors au repos forcé pour une durée minimale de dix jours. Une attestation signée d’un médecin est requise pour reprendre le jeu. Les événements survenus en 2018 vont peut-être conduire les instances à renforcer les mesures pour protéger les rugbymen, amateurs comme professionnels. La dangerosité et la répétition des chocs inquiètent. De plus en plus de joueurs sont contraints de raccrocher les crampons de façon précoce. De nombreux professionnels confient qu’ils ne souhaiteraient pas que leur enfant pratique le rugby à haut niveau. Les parents sont également réticents à inscrire leur enfant à l’école de rugby. Certains jeunes, choqués par les images qu’ils ont vu à la télévision, décident eux-mêmes de se tourner vers une autre discipline. La santé des pratiquants constitue un enjeu majeur, tout comme leur nombre, en constante diminution en France.

Reportage

Le rugby amateur cherche à rassurer

Après de nombreuses controverses, l’ovalie souhaite rassurer. La Fédération Française de Rugby a pris à bras le corps la situation.  

Suite à une récente professionnalisation, la dimension économique a révolutionné le rugby. Petit à petit, les clubs commencent à se structurer, les joueurs s’étoffent. Principale victime de cette mutation : le rugby amateur. « Cette évolution a des répercussions sur le rugby amateur, qui se calque sur le monde pro », affirme Laurent Cabannes, ancien joueur de rugby au XV de France. Il estime que le jeu est plus intense : « Il n’est pas rare à 20 ans, qu’un jeune joueur se soit déjà blessé aux deux genoux ». Les entrainements plus poussés ne sont pas l’unique cause des blessures. On retrouve en amateur des joueurs qui ont côtoyé le monde professionnel. Ils sont soit à la retraite, soit dépourvus de contrat avec un club de Top 14 ou Pro D2. « Les joueurs qui viennent du monde pro sont mieux préparés physiquement. On ne pas peut pas nier que cela entraîne des blessures » ajoute Laurent Cabannes.  

Sécurité comme mot d’ordre

La commotion est le sujet sensible du rugby amateur ou professionnel. Du côté des pros, cela reste très encadré : « On part sur un arrêt de travail, le joueur passe un grand nombre de tests, on parle quand même de la profession d’une personne », explique Stéphane Sauvagnac, médecin et ancien rugbymen. Pour les amateurs, la situation a mis du temps à s’améliorer. « Il y a une sorte de tradition dans le rugby où prendre des coups est normal. J’ai déjà vu un entraineur demander à un joueur de serrer les dents après un K.O », s’inquiète Arthur Jean. Le joueur du Lille Rugby Club (promotion honneur) rajoute que les arbitres sont plus attentifs aux saignements qu’aux suspicions de commotion. Il ne reste tout de même pas inquiet sur la dangerosité de son sport. 

On recense de plus en plus de commotions : « Il n’y en a pas plus, on y apporte de l’importance, c’est tout », explique Alexis Rousset. Pour le médecin de la FFR, ce problème a été pris au sérieux : « De nombreux protocoles sont mis en place, et des formations dispensées. De nouvelles règles voient le jour, notamment chez les jeunes ». Méthode de la FFR : interdire les contacts en début de saison, pour les introduire petit à petit. « On espère le retour d’un rugby d’évitement, loin de l’affrontement du monde pro ». 

Le nombre de licenciés en baisse 

Le nombre de licenciés est en baisse en Hauts-de-France. Cette « chute » est également visible au niveau national. La victoire de l’Equipe de France de Football n’est pas le seul facteur. Le rugby souffre de préjugés. Principal reproche: la dangerosité du contact. Selon Perrine Ezelin, « les parents sont inquiets face à ce qu’ils voient à la télé. Il est vrai que le rugby professionnel est spectaculaire et dangereux, mais ce n’est pas le cas des amateurs. Notre sport ne jouit pas d’une très bonne image ». Cependant, la présidente du LORC marquettois  (L’Ovale Racing Club) tient à rassurer : « Nous ne sommes pas professionnels, notre but est de prendre du plaisir. » Elle invite tous les personnes réticentes à venir lors d’un entrainement ou d’un match, afin de découvrir les valeurs de ce sport.

Michel Hiribarren

Sens critique

Faut-il ou pas changer les règles du rugby? La question divise.

Les arguments de ceux qui sont pour
  • Le rugby n'est pas un sport plus dangereux qu'un autre
  • Changer le rugby constitue une dynamique inverse aux fondements de ce sport
Les arguments de ceux qui sont contre
  • Il faut absolument changer les règles car ce sport est dangereux
  • Le récent décès de Nicolas Chauvin en apporte une preuve supplémentaire
  • Olivier Magne

    L’ancien 3e ligne du XV de France appelle à une prise de conscience générale pour mettre fin à un rugby trop violent.Il veut éviter de nouveaux drames dans le rugby

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