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Homosexualité en Inde : dépénalisation par la Cour suprême

Je suis enfin content de pouvoir dire que je ne suis plus un criminel dans ce pays !». Face à la Cour Suprême de Delhi, Abhishek Desai, jeune homosexuel indien, confie sa joie à l’AFP. Le jeudi 6 septembre 2018, la plus haute instance juridique de l’Inde annonce qu’être homosexuel n’est plus une faute. Vague d’émotion chez les manifestants LGBTQ (acronyme faisant référence aux personnes s’identifiant comme lesbiennes, gaies, bisexuelles, transidentitaires ou queer) rassemblés à travers le pays en ce jour particulier.

Au commencement ?

L’homosexualité en Inde est un crime depuis l’ère de la domination britannique, au XIXsiècle. Jusqu’en septembre 2018, l’article 377 du Code Pénal de 1860 prohibe tout « rapport charnel contre l’ordre de la nature », englobant les rapports homosexuels entre femmes, entre hommes et les rapports zoophiles. Même si en pratique cet article donne lieu à peu de poursuites judiciaires, les homosexuels indiens risquent la prison à perpétuité à chaque instant. Ils vivent alors dans la crainte quotidienne de la loi et soustraient à son regard leurs activités sexuelles et amoureuses. Lors de la dépénalisation, un témoin a avoué à RFI avoir vécu des années « avec un sentiment de culpabilité, avec la peur d’être attrapé, même dans sa  chambre à coucher ».

La société indienne est conservatrice et très pieuse. Dans le pays, une partie des lois civiles sur la famille et le mariage relèvent de la religion. L’hindouisme (une religion dans laquelle se reconnait une grande partie de la population) induit une vision très dure de l’homosexualité : les Lois de Manu font mention des pratiques homosexuelles comme des défauts à réguler par le biais de châtiments. Le tabou autour de l’homosexualité s’est enraciné autour de la religion et a influencé les lois pour en faire un crime à proscrire de la société.

Et maintenant ?

Le jeudi 6 septembre dernier, la Cour suprême indienne a pris la décision historique de déclarer l’article 377 illégal et démocratiquement incohérent car atteignant les droits fondamentaux des citoyens indiens. L’affaire a été gérée intégralement par la justice car le gouvernement nationaliste hindou de Narenda Modi, particulièrement conservateur sur les sujets sociétaux, n’a pas souhaité prendre position dans le débat.

La dépénalisation de l’homosexualité est une grande avancée du combat pour l’égalité des droits de la communauté LGBTQ+, même s’il ne fait que commencer. La décision était à prévoir après plusieurs mouvements de la jurisprudence indienne en sa faveur, comme la sanctuarisation du droit à la vie privée ou la reconnaissance d’un troisième genre. En 2009, la répression légale de l’homosexualité avait d’ailleurs déjà été suspendue une première fois par la Haute Cour de Delhi, puis remise en fonction en 2013 pour des questions légalistes.

L’Inde, deuxième nation la plus peuplée au monde, devient le 124ème pays à dépénaliser l’homosexualité. Une décision sociale marquante, quand 72 États dans le monde la criminalisent encore, selon des chiffres de l’Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes. Seulement, si la tolérance de l’homosexualité est désormais inscrite dans la constitution, elle n’en reste pas moins un réel défi à imposer à la société indienne.

Enjeux

Conservatrice et patriarcale, la société civile indienne voit globalement l’homosexualité d’un œil inquiet. La « scène » LGBTQ s’affirme dans les grandes villes d’Inde comme Mumbaï ou Dehli. Dans les zones rurales, qui pourtant regroupent 70 % de la population, l’homosexualité est considérée comme une déviance mentale. La part d’Indiens soutenant les droits LGBTQ diminue à mesure que l’on s’éloigne des zones urbaines. Pas évident donc de faire accepter la dépénalisation de l’homosexualité à l’ensemble du pays.

Ce constat sociétal s’étend à un tabou culturel systématique sur les sujets qui touchent de près ou de loin la sexualité et le corps de l’autre. Par exemple, allaiter son enfant en public pour une femme relève de l’impensable. C’est interdit car les seins sont perçus comme des organes sexuels. Pas question non plus de parler de masturbation, encore moins féminine. En juin 2018, l’actrice Bollywood Swara Bhaksar en a fait les frais pour une scène de masturbation dans le film Veere Di Wedding. Quant à l’homosexualité, Bombay Talkies (2013) est un des rares films grand public indien à montrer un baiser entre deux hommes. Si un simple baiser de cinéma est banal en Occident, il est symbole d’une forte prise de position en Inde.

Les tenants de la communauté LGBTQ l’admettent, la vie des homosexuels en Inde risque de peu changer tant leur sexualité reste un stigmate social.

Reportage

Rencontre avec un jeune Indien, réfugié homosexuel en France

Il avait pourtant tout chez lui. Un travail stable, une famille, des habitudes. Il avait même un petit copain avec qui il voulait passer le reste de sa vie. Mais son homosexualité restait un secret connu seulement de ses proches amis.

Il y a quelques années, tout a changé pour M. De multiples raisons, incluant la pression familiale pour un mariage respectable, ont rendu la vie de son compagnon intolérable. En mars 2014, celui-ci met fin à ses jours.

Se sentant responsable de la mort de son compagnon, M. révèle leur relation à sa belle-famille, puis à la sienne. Un coming out forcé et apocalyptique qui transforme sa vie en enfer. Son orientation sexuelle est rapidement diagnostiquée par un médecin comme une sérieuse maladie mentale, et il est envoyé en centre de redressement pendant 6 mois.

Dès son retour chez lui, il tente lui-même de se suicider. Son histoire désormais ébruitée, et la religion musulmane de son père lui valent de nombreuses visites du parti conservateur hindou (BJP) à son propre domicile. Une de ces visites finit par se transformer en violent lynchage, sous les yeux de sa famille. Alors qu’il compte porter plainte dans un commissariat, il s’y fait frapper par l’officier en chef qui extorque, sous le chantage, une grande somme d’argent à ses parents pour lui épargner la prison.

Depuis 2015, M. vit en France en tant que réfugié politique. Il y a reconstruit sa vie, soutenu par son nouveau compagnon et la liberté de revendiquer son orientation sexuelle publiquement et sans danger.

L’homosexualité, réellement dépénalisée ?

Beaucoup de choses ont été écrites sur la modification de l’article 377. Mais la majorité des articles en France n’ont fait que mettre en avant la joie de la communauté LGBTQ+, polissant une réalité bien moins festive. S’il est vrai que les rapports homosexuels sont désormais autorisés dans l’intimité du couple, il est en revanche toujours illégal d’afficher publiquement sa préférence amoureuse. Tenir la main de son partenaire dans la rue, l’embrasser ou toute autre preuve d’affection n’est pas concevable au regard de l’opinion, et reste susceptible d’entraîner une procédure judiciaire.

« La loi, ce n’est qu’une façade », déplore M. « Tant que vous avez de l’argent, vous pouvez voler, tuer, faire ce que vous voulez, vous serez tranquille. »

La dépénalisation est plus symbolique que réellement révolutionnaire : si les célébrations sont si importantes en Inde, c’est parce qu’un geste a enfin été fait en faveur de la communauté après des années de gel social. Un premier pas vers l’espoir d’une dépénalisation complète et l’évolution des mentalités.

Sens critique

Les arguments de ceux qui sont pour
  • Il en va de la liberté de chacun
  • Dipak Misra, président de la Cour suprême

    « La loi était devenue une arme de harcèlement contre la communauté LGBT. »

    https://lemde.fr/2OsXfcy

  • Rama Vij, étudiant de Calcutta

    « Je suis sans voix ! Ça a pris longtemps pour advenir mais je peux enfin dire que je suis libre et que j'ai des droits égaux aux autres. »

    https://bit.ly/2S1mfpJ

  • Meenakshi Ganguly, directrice Asie du Sud de Human Rights Watch

    « En abrogeant la pénalisation des relations entre personnes de même sexe au titre de l'article 377, la Cour suprême d'Inde a effectué un pas monumental qui résonnera à travers le monde. »

    https://bit.ly/2OyEdl6

Les arguments de ceux qui sont contre
  • Rien n'est gagné, le chemin est encore long
  • Cette décision est contraire à l'ordre social établi
  • Ministère indien de l’Intérieur

    « Les relations homosexuelles sont contre-nature et propagatrices du SIDA. Elles sont aussi hautement immorales et contraires à l’ordre social. »

    https://lemde.fr/2CpKOqF

  • Swami, 26 ans, de New Delhi

    « Je suis optimiste, mais il est évident que le vrai combat ne fait que commencer. Nous avons gagné la reconnaissance juridique, mais le chemin sera encore long avant que l’on soit socialement acceptés. »

    https://bit.ly/2pYPr3C

  • Indien dans la rue, à l’annonce de la dépénalisation

    « Notre culture ne tolère ni le sexe entre homosexuels ni le mariage gay. Je condamne cette décision. »

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