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Centenaire de la Première Guerre : la volonté de se souvenir

En ce week-end du 11 novembre, la commémoration de l’armistice de la Grande Guerre a animé les médias français. Célébrer la paix, pas la victoire, tel était le message. Cette paix, prônée par les dirigeants de la République française au fil des années, a alimenté un certain sentiment nationaliste. Il s’agissait également de perpétuer les relations apaisées avec les anciens pays belligérants.

Le désir général de ne pas oublier cette partie de notre histoire prend alors plusieurs formes. Pour certains, c’est remémorer les exploits d’antan, exprimant une certaine forme de reconnaissance.  Pour d’autres, c’est rappeler l’horreur que fût la Grand Guerre pour empêcher qu’un tel événement ne se reproduise.

 

Au commencement ?

L’assassinat du prince héritier de l’empire d’Autriche-Hongrie, l’archiduc Francois-Ferdinand, par un nationaliste serbe à Sarajevo constitue le préambule d’une opposition guerrière d’une envergure auparavant méconnue. Le 28 juillet 1914, un mois après jour pour jour, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Ce conflit local provoque l’activation de plusieurs alliances militaires nouées entre les grandes puissances européennes avant la guerre, accélérant le déclenchement de celle-ci.

L’Europe devient alors le théâtre d’un conflit qu’on qualifiera de « Grande Guerre », par sa dimension mondiale, totale, industrielle et par son intensité. La Première Guerre mondiale voit s’affronter deux puissantes alliances. D’un côté la Serbie, soutenue par la Russie et rejointe par la France puis le Royaume-Uni, englobant tous leurs empires coloniaux respectifs, forment la Triple Entente. De l’autre, l’Autriche-Hongrie, épaulée par l’Allemagne et l’Italie, constituent la Triple Alliance. Le ton est donné, durant quatre années, le front de l’Ouest est le principal lieu d’affrontement dans cette « guerre des tranchées », marquée notamment par les batailles de Morhange, de la Marne, et celle de Verdun.

L’Armistice est signée le 11 Novembre 1918 dans un wagon dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne, et marque la fin des combats. Le traité de Versailles, conclu en juin 1919, annonce la création de la SDN (Société Des Nations) et impose à l’Allemagne de lourdes réparations économiques. Ce traité de paix est vécu comme un « diktat » par le Troisième Reich. Les conséquences de ce conflit sont colossales ; les frontières de l’Europe sont redessinées et les trois principaux empires ont chuté. Cette Première Guerre mondiale, à l’origine du génocide arménien, provoque la révolution soviétique et plonge l’Allemagne dans une spirale inflationniste.
La Première Guerre Mondiale déplorera presque dix millions de belligérants morts en seulement quatre ans. Mais le bilan de ce conflit est d’autant plus glaçant car il coûtera la vie à presque autant de victimes civiles (neuf millions). Celle que l’on a surnommée comme « La der des der », car on estimait qu’elle serait la dernière, portera finalement les germes de la Seconde Guerre mondiale.

Et maintenant ?

Depuis cette date de l’Armistice, une insatiable volonté de panser les plaies de ce conflit a obstiné les chefs d’États et gouvernements des pays opposés. Ce souhait de réconciliation, caractérisé notamment autour de la relation franco-allemande, est marqué cette année plus que toute autre par le centenaire de l’armistice de la Grande Guerre.

À l’occasion du centenaire, le président Emmanuel Macron a entamé dimanche dernier une semaine d’hommages, sur les routes de l’est et du nord de la France, sur les lieux emblématiques de la Grande Guerre. Il a lancé les commémorations de l’armistice du 11 novembre 1918 en se rendant dimanche 4 novembre à Strasbourg dans le Bas-Rhin, en poursuivant sa longue itinérance mémorielle sur les traces de la Grande Guerre dans onze départements et seize villes en une semaine. Il a notamment rendu hommage aux poilus à Verdun, Notre-Dame-de-Lorette ou Morhange, des territoires meurtris par les combats, avant de recevoir tour à tour Theresa May vendredi 9 novembre à Albert puis Angela Merkel à la clairière de Rethondes samedi, où fût signé l’Armistice.

On sera dans les pas de Helmut Kohl et François Mitterrand en 1984 à Verdun

L’image des deux hommes main dans la main devint l’un des symboles les plus forts des relations bilatérales et de la réconciliation franco-allemande, a indiqué l’Elysée. D’ailleurs, l’itinérance mémorielle d’Emmanuel Macron revêt une dimension toute particulière ; jamais depuis le général De Gaulle un président de la République n’est parti aussi longtemps pour un déplacement officiel en province, sans repasser par Paris.

Seulement, son demi-hommage au maréchal Pétain, « grand soldat » pendant la Première Guerre mondiale, en dépit de sa trahison lors de la Seconde, est venu entacher son parcours mémoriel.

Dimanche 11 novembre, cent ans jour pour jour après l’Armistice, l’hommage devant la tombe du soldat inconnu sous l’Arc de triomphe a rassemblé quelque soixante chefs d’Etats et de gouvernement, dont Donald Trump et Vladimir Poutine, avant le sommet pour la paix qu’il a organisé à l’occasion de ces commémorations, qui durera jusqu’au mardi 13 novembre.

Enjeux

La commémoration de l’a-Armistice de la Première Guerre mondiale a évolué en France. De simple jour de mémoire en 1919, elle est devenue une fête nationale autour de la figure du Soldat inconnu. Pour les survivants et les victimes, elle a joué un rôle essentiel leur permettant de faire leur deuil ainsi que de partager et surmonter leur souffrance.

La mission du centenaire créée en 2012 par le gouvernement permet un groupement d’intérêt public. Elle est composée de deux conseils :

  • e Conseil d’administration qui regroupe les représentants du ministère, les représentants d’associations et les ministères d’établissements publics.
  • Et le Conseil scientifique qui regroupe les historiens français et internationaux. L’objectif était d’organiser les commémorations pour le centenaire et d’accompagner les initiatives publiques et privées. Cependant, l’enjeu principal est de permettre la réaffirmation du couple franco-allemand.

Des enjeux mémoriels sont toujours présents. En effet, la question des oubliés de l’Histoire est à évoquer : comme les travailleurs chinois ou le million de soldats noirs qui se sont battus.

D’autres enjeux s’expriment avec les commémorations du Centenaire, qu’ils soient touristiques, économiques et patrimoniaux. Avec le centenaire, le tourisme de mémoire se développe en Picardie, en Champagne Ardennes, ou en Lorraine.

Reportage

Les tableaux-fantômes de Bailleul

Regard nouveau sur les oeuvres disparues

Du 20 octobre 2018 au 20 janvier 2019, le galeriste roubaisien Luc Hossepied expose son projet commémoratif de la Grande Guerre : Les Tableaux-fantômes de Bailleul au musée de La Piscine de Roubaix. Entre pathologies mémorielles et techniques contemporaines, le centenaire y est pensé avec originalité et créativité.

Un projet de reconstitution d’œuvres disparues

Des lambeaux de souvenirs, une enfance baignée par les chuchotements de la famille ; il devinait vaguement que le sujet était La Grande Guerre. Il aurait tant voulu rencontrer, ne serait-ce que quelques minutes, ce grand oncle mort au combat. Luc Hossepied a puisé dans ces murmures et s’est armé de ce vide pour la réalisation des Tableaux-fantômes de Bailleul.

Je me suis dit qu’on allait jamais ressusciter, ni le frère de ma grand-mère, ni son fiancé, tous deux morts au front. Mais les toiles de ces tableaux qui n’existent plus, on peut les réinventer.

Luc Hossepied devant sa galerie « La plus petite galerie du monde (OU PRESQUE) »

 

En 2013, Luc Hossepied découvre le musée Benoît-de-Puydt dont les oeuvres ont été détruites en mars 1918. Alors que la ville de Bailleul se croit à l’abri des bombardements, une pluie d’obus anglais s’abat sur elle et réduit le musée en décombres. 80% de ses collections disparaissent. Il faudra attendre les années 1990 pour découvrir les quelques lignes poétiques d’Edouard Swinghedauw, directeur du musée, qui a méticuleusement décrit chacune des œuvres de la collection.

Luc Hossepied a alors l’idée folle de ressusciter ces tableaux-fantômes à partir de ces descriptions. Durant tout le temps de la commémoration, de 2014 à 2018, un ballet de plasticiens, photographes, graveurs, lisières, céramistes, peintres s’est attelé à la tâche complexe de réinterpréter ces tableaux.

« On est dans la relation à la guerre parce que ces tableaux ont disparu, été volés, pillés, brûlés, mais en même temps, ça n’a rien à voir avec la guerre ! » confie Luc Hossepied. Cette exposition implique totalement le visiteur. Il s’agit pour lui, bien sûr, de découvrir la manière dont les artistes se sont approprié ces tableaux. Mais également, en ayant accès aux descriptions, grâce à des supports audios, le visiteur devient lui-même artiste et laisse son imagination réinterpréter encore et encore les œuvres.

Des œuvres qui révèlent la cruauté de la guerre

Emilie Breux, Mine de plomb et fusain sur papier brûlé

Tout comme les hommes, les œuvres ont été mutilées, brûlées, détruites. Certains artistes ont fait le choix de mettre en lumière la brutalité de la guerre. Puisque ces œuvres ont subi les ravages du conflit, leur rendre hommage, c’est aussi ne pas oublier la manière injuste dont elles ont disparu. Des artistes ont puisé dans des thèmes tels que l’atmosphère lugubre, la mort, la disparition et le sang. C’est le cas d’Emilie Breux qui adapte à sa guise le Portrait de Mme Lebrun et sa petite-fille d’Elisabeth Vigée-Lebrun. Les descriptions restantes évoquent une marquise serrant sa petite-fille dans ses bras et se concentrent sur l’innocence des regards des deux personnages. Emilie Breux transforme la douceur des jeux de regards et créée une atmosphère de terreur grâce à une utilisation très judicieuse de papier brûlé.

Le Zéphir (2017), Bertrand Gadenne Photographie couleur

 

Autre exemple : Théodore Fantin-Latour a peint une jeune fille aux cheveux ébènes portant un voile blanc, un collier de perles et un bracelet d’or. Le photographe Bertrand Gadenne joue sur l’absence du sujet dans Le Zéphir (2017). La jeune fille disparaît au même titre que l’oeuvre. Seuls restent ses accessoires : voile, rose,collier de perle, bijoux, ruban.

Les problématiques contemporaines s’invitent dans le débat

L’originalité est à son paroxysme pour certains artistes qui se réapproprient les œuvres en traitant de questionnements actuels. Pollution, féminisme, consommation de masse sont mis en exergue ! Alors que ces thèmes étaient secondaires à l’époque, des artistes prennent pour base les écrits d’Edouard Swinghedauw tout en osant une ellipse temporelle…

Philippe Bernard Photographie

 

« La jeune ouvrière assise devant un rouet», description d’un tableau contenue dans le carnet d’Edouard Swynhedauw, devient subitement le symbole de l’émancipation des femmes. Le photographe Philip Bernard réinvente cette peinture de cette fileuse au foulard rouge, et de ces décors romantiques pour revendiquer une femme libre, qui s’abstrait des contraintes usuelles telle que le ménage.

 

 

Aussi, les photographes Florent Konné et Alice Mulliez réinventent « Le départ pour la chasse » d’Emile Lemmens. Caddies et sacs plastiques remplacent chevaux et fusils : une chasse à la consommation propre à l’ère contemporaine.

Le départ pour la chasse, Florent Konné et Alice Mulliez Photographie

 

Anaïs Chetara

Sens critique

En même temps que s’est imposé le devoir de mémoire, se sont multipliées les commémorations. Il y a eu une sensation de « trop plein » et on a parlé d’« inflation commémorative » selon le rapport Kaspi de 2008. Une des conclusions de ce rapport est de diminuer les commémorations nationales (objectif de passer de douze à trois). Les trois commémorations seraient alors : le 14 juillet, les armistices du 11 novembre et du 8 mai.

En effet, entre 1999 et 2008 le nombre de commémorations a doublé (passant de six à douze), l’acte de commémorer deviendrait donc banal. Seulement, ce constat est dur à appliquer car il y a une résistance de beaucoup d’acteurs, y compris une résistance des associations.

Les arguments de ceux qui sont pour
  • Devoir de mémoire
  • Mobilisation de l'ensemble de la société
  • Devoir de reconnaissance
  • Elie Wiesel

    « L’oubli signifierait danger et insulte. Oublier les morts serait les tuer une deuxième fois. Et si, les tueurs et leurs complices exceptés, nul n’est responsable de leur première mort, nous le sommes de la seconde » La nuit, 2007

  • François Hollande

    Selon lui, commémorer « ne doit pas être vu comme une nostalgie » mais comme « un long segment et aussi une obligation. (…) Réformer, réunir, réussir. Voilà l’ordre de mobilisation que nous pouvons délivrer. (…) Ces commémorations nous obligent à faire avancer la France, à construire l’Europe et à préserver la paix. Tel est le message du Centenaire. »

    https://blogs.mediapart.fr/dimitris-fasfalis/blog/150516/14-18-critique-de-la-memoirememoires-critiques

  • EDUSCOL

    Selon le site de l’éducation nationale, « L'année 2018 offre l'occasion de commémorer les événements qui marquèrent les derniers mois de la guerre et le retour à la paix. La commémoration de l'armistice du 11 novembre 1918 en sera le point d'orgue, mobilisant, comme en 2014, l'ensemble de la société française et des anciens pays belligérants impliqués dans le travail de mémoire. »

    http://eduscol.education.fr/cid72380/commemoration-du-centenaire-de-la-premiere-guerre-mondiale.html

  • Ernest Renan

    « Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime, les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes »

    Qu'est-ce qu'une nation ?, 1882

Les arguments de ceux qui sont contre
  • Une image idéalisée de la nation créatrice de raccourcis de l’Histoire
  • Inflation commémorative qui fait perdre de la valeur au message d’origine
  • Anti devoir de mémoire
  • Yasmina Reza

    « Dans la liste des concepts creux, on avait mis en bonne place le devoir de mémoire. Quelle expression inepte ! Le temps passé, en bien ou en mal, est une brassée de feuilles mortes auxquelles il faudrait mettre le feu »

    Babylone, 2016

  • Antoine Prost

    « On fait valoir sans cesse le devoir de mémoire : mais rappeler un événement ne sert à rien, même pas à éviter qu’il ne se reproduise, si on ne l’explique pas (…) Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons d’abord un devoir d’histoire »

    Douze leçons (cours donné à Paris I) en 1996

  • Nicolas Offenstadt

    « L’un des risques dans le centenaire est de mythifier l’unité nationale en pensant que tout le monde était convaincu de la justesse de la cause »

    https://blogs.mediapart.fr/journal-cesar/blog/250114/nicolas-offenstadt-le-centenaire-de-14-18-est-un-enjeu-memoriel

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